La poudre aux yeux

poudreJe ne m’explique pas ce qui se passe en ce moment. Est-ce que c’était déjà là avant, ou est-ce un réellement un nouveau phénomène ? Suis-je aveugle au point de n’avoir rien remarqué jusqu’à maintenant ? Peut-être le glissement s’est-il effectué subrepticement à mesure que j’évoluais, et que mes cercles, eux-aussi, se modifiaient…

L’année dernière, j’ai fêté la nouvelle année dans une maison peuplé d’outcasts en tout genre. Décalés et rock’n’roll, ils avaient une vraie fureur de vivre et une addiction aux paillettes. C’était ma première fête chez eux, la première d’une longue série de danses effrénées jusqu’au bout de la nuit. Généreux, ils m’ont acceptée et identifiée comme l’une des leurs. Les visages de ces fêtards invétérés me sont peu à peu devenus familiers et c’est avec impatience que je guettais la prochaine fête, costumée ou non, où je pourrais me déchainer, au milieu de ces êtres joyeux et jamais tout à fait sérieux.

Il s’est écoulé un an. C’est peu, finalement, un an. Douze mois et autant (si ce n’est plus) de fêtes incroyables et lumineuses. Jusqu’à un certain point. Ça a commencé assez doucement, finalement, la piste de danse qui se vide un peu, les rassemblements dans la petite chambre du rez-de-chaussée, je ne pourrais pas situer temporellement, mais je suis certaine que cela a débuté ainsi. Je pousse la porte et j’en vois quelques-uns qui se marrent autour d’une petite table, un petit sachet qui passe d’une main à l’autre. Le Fauve dans un coin me regarde en haussant les épaules et vient se glisser contre moi « ils prennent des trucs », me chuchote-t-il, avec une pointe de regret dans la voix, « viens, on retourne danser ».

Je suis sortie de là, rejoindre les autres, plus ou moins cleans, trop occupée à sautiller sur du Rihanna pour me préoccuper de ce qui se passait dans la petite chambre du rez-de-chaussée. Je me suis resservi un verre de gin tonic, allumé une petite clope et je n’y ai plus pensé. A vrai dire, ma position sur la question a toujours été limpide, et ceux qui me connaissent le savent : je n’y touche pas et je me garde bien de juger ceux qui en prennent occasionnellement…puisque c’est occasionnel.

Jusqu’à la fête suivante. Beaucoup de monde, l’alcool qui coule à flot, la musique qui ne s’arrête jamais, entre succès commerciaux, électro et vieux classiques. On se marre, on déconne avec tout le monde. Et de nouveau, des gens qui s’éclipsent, de plus en plus. « Il est où, Machin ? » Il est dans La Chambre, et il se repoudre le nez. Il est avec Bidule, je crois. Y’en a un qui s’approche de moi, un nouveau visage, qui me parle pendant une heure, de lui, sa vie, son œuvre, avec des sourires et des mains posées sur mon épaule, il est serbe, il parle un anglais approximatif et la musique couvre son charabia, jusqu’à ce qu’il me fasse signe de le suivre « You wanna taste it ? », en désignant la porte de la petite chambre du rez-de-chaussée. Je fais non de la tête. Dans l’entrebâillement, j’en aperçois beaucoup que je connais, qui ne disent rien et qui planent en écoutant un concert des Pink Floyd. Pourquoi pas… en attendant, il n’y a plus grand monde qui danse.

Et petit à petit, la coke est devenue l’invitée principale de ces soirées. L’élément autour duquel tout le monde s’est mis à graviter. Il y a eu de plus en plus de gens malades, en bad, qui descendent vite et ne sont plus bons à rien dès 23h. Il y a eu des petits incidents, des crises, des gens qu’on veille en leur tenant la main « mais non, t’en fais pas, personne ne te veux du mal » J’ai vu le regard de mes camarades devenir vide, flou…gênant. Des éclats de rire qui semblaient faux. J’ai entendu des propos incohérents sortir de la bouche de personnes que je trouvais pourtant intelligentes. J’ai essayé de tenir des discussions qui n’avaient plus aucun sens, et, lentement, j’ai cessé de m’amuser.

Au Nouvel An, l’endroit et les gens étaient les mêmes que lorsque j’avais pénétré pour la première fois dans cette grande maison dédiée à la fête, mais plus rien n’était comme avant. Finalement, je crois que ce ne sont plus les mêmes personnes. Je ne suis pas angélique. J’ai mes vices, je crois, comme tout le monde. J’aime boire, par exemple. Ça n’est plus à démontrer. Il m’est arrivé, plus d’une fois, de finir dans un état pas possible, la tête sur la cuvette à me maudire et à grommeler « plus jamais ça ». J’ai fait mes petites expériences, mes petits tests sans conséquence, un joint ici ou là, une part de space-cake à l’occasion. Ça ne fait pas bien mal et c’est même plaisant de temps en temps. Je crois que la différence fondamentale se situe dans le rapport que l’on entretien vis-à-vis de la drogue et de son lien à l’amusement. Par exemple, pour l’alcool, généralement, si je finis dans un état pas croyable, c’est que je ne me suis pas vue boire, j’étais trop occupée à m’amuser. En revanche, je ne me suis jamais servi un verre en me disant « ce soir, je me mets une mine, ça va être drôle ». Dans le cas de l’alcool, il n’y a que les jeunes ados inconscients de leurs limites qui sont capables de sortir ce genre de choses. A presque trente ans, je ne crois pas…Je n’espère pas… Dans le cas de la coke, y’a quand même une démarche consciente, et là, tu te dis vraiment « ce soir, je vais me faire une ou deux traces, ça va être drôle ». Et tu réitères. Chaque fête. Il te faut tes traces, tes pistes et tes petits comprimés qui font rigoler. Est-ce que ça veut dire que sans ta poudre, la soirée est moins cool ? Peut-être suis-je en train de caricaturer, mais je ne peux pas m’empêcher d’éprouver une certaine gêne lorsque je constate qu’ils sont devenus une majorité à ne plus concevoir la fête sans la drogue. Passe encore si ça ne se produisait que dans cette grande maison. Mais j’ai eu plusieurs témoignages de connaissances qui m’ont parlé de leurs fêtes à elles, où elles sont presque les seules à ne pas consommer.

Le pire, ce sont les paroles qu’ils disent. Ce « je ne suis pas addict, je gère » qui fleure le mensonge. Ils en ont besoin, désormais. Ça n’est plus occasionnel, c’est systématique. C’est devenu tellement banal que c’est presque étonnant de refuser. Et pourtant, je n’ai pas la moindre curiosité concernant ces substances tellement fashion. Sniffer de la poudre ? Vous avez déjà vu une princesse renifler, penchée au-dessus d’une table ? C’est tellement peu glamour, tellement peu classe, passe encore les effets, l’acte en lui-même me dégoûte profondément. Avaler un comprimé à la rigueur…mais pour quoi faire ? Je m’amuse déjà beaucoup, là, même sans boire, tiens. Ça m’est déjà arrivé plein de fois d’ailleurs, de ne pas boire une goutte d’alcool, Sam oblige, et de passer une soirée excellente. Ça paraît fou d’avoir à le préciser. Est-on devenus si mornes, si blasés, pour ne plus pouvoir concevoir la fête sans substances pour faire oublier et s’oublier soi-même par la même occasion ?

Pardonnez-moi si je suis péremptoire, si je semble juger, alors qu’en vrai, je suis juste profondément attristée. En incompréhension totale. Je crois que je n’aime pas trop le changement. Lorsque l’on vient me chambouler mes petites habitudes, mes soirées légendaires où je peux lâcher prise, pour les transformer en rassemblement de zombies malades, tour à tour surexcités ou complétements lunaires, je ne me sens plus à ma place et j’ai peur. C’est peut-être pour cela que je n’aime pas la drogue. Pour cet effet sournois qui vous modifie ce que vous teniez pour acquis, et progressivement, vous l’enlève, sans qu’on n’y puisse rien.

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Boulet retardé

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