Je déteste le Jazz

bombe29

Il était aux alentours de 19h ou peut-être 20h, c’est un peu flou dans ma mémoire. J’étais face à ce miroir dans une loge d’artiste située au deuxième étage d’une salle de concert de banlieue. Les sons du groupe se produisant sur scène me parvenaient, confus et étouffés, implacables signes du moment qui se rapproche à grands pas.

Un dernier coup d’œil à ma coiffure. A l’époque, ils étaient coupés à la nuque. C’était mignon, je crois. Je tire sur la robe en soie noire, vérifie que les bretelles ne tournent pas et qu’elle n’est pas trop froissée. J’aurais peut-être dû opter pour un jean noir ? Enième raccord maquillage. Vaine superficialité de la fille qui se raccroche à ce qu’elle connaît avant de faire un saut dans l’inconnu. Je me souviens avoir regardé le bout de mes escarpins vernis et regretté brièvement de ne pas avoir pris des ballerines à la place. Et si je trébuchais ? Et si un des talons se cassait ? Et si…et si j’oubliais mes paroles ?

Un flux d’émotions contradictoires me submerge. Je peine à discerner l’euphorie de l’anxiété grandissante qui, peu à peu, s’empare de moi. Je serre si fort la feuille où sont imprimées les paroles (Arial, majuscule, corps 20) qu’elle se déchire presque. Il y a une grosse différence entre chanter devant son ordinateur tandis que l’Autre accompagne à la guitare et monter sur scène devant une centaine (ce n’était pas l’Olympia, non plus) de personnes. A quoi est-ce que je pensais en m’inscrivant à ce cours de technique vocale ? Je savais, pourtant, qu’à la fin, il y avait une représentation. Qu’à la fin, il y a une scène cachée derrière du velours. Que derrière le rideau, il y a cette étendue noire et brillante, parsemée de bouts de scotchs blancs et de fils entremêlés. Derrière le rideau, il y a les spots aveuglants et la chaleur qui vous prend aux tripes. Derrière le rideau, il y a l’obscurité peuplée d’anonymes invisibles qui vont, pendant 5 minutes, vous détailler, cachés derrière leur multitude, vous écouter, dissimulés sous la lumière et vous juger, tapis sous les projecteurs. Derrière le rideau, il y a une voix dans un micro qui prononce mon nom et celui de ma chanson.

C’est fou comme une scène qui, de face paraît vaste, devient petite lorsque l’on se tient dessus. D’un coup, j’ai l’impression d’être gauche et maladroite. Comme un enfant qui a grandi trop vite et ne sais pas quoi faire de ses membres qui lui paraissent démesurément grands. C’est impressionnant comme on perd momentanément l’équilibre, comme tout paraît déformé. Quand même des applaudissements ne suffisent pas à recouvrir le silence paniqué qui vous étreint.

Et un…

Je suis là. Plantée. J’ai le cœur qui bat tellement fort que je le sens prêt à déguerpir hors de ma poitrine pour filer dans les loges, à cet endroit où il n’avait encore aucune idée de ce qui l’attendait.

Et deux…

Mes jambes sont faibles et tremblent sans que les talons hauts y soient pour quoi que ce soit. Elles peinent à me faire avancer jusqu’à ce micro qui est vissé trop bas.

Et un…deux…trois…

A ma droite la pianiste bouge les lèvres en même temps que je prononce mon décompte d’une voix étouffée, loin du micro, pour que seul le premier rang puisse saisir la panique qui voile mes cordes vocales.

Quatre.

Cette fois, pas de retour en arrière possible. Si je suis arrivée jusque-là, ce n’est pas pour me défiler. La respiration me vient naturellement. Ma jambe droite demeure incontrôlable mais j’ai réussi à poser ma voix de façon plus moins assurée. La première strophe se chante seule, sans accompagnement. C’est ma prof qui l’a voulu ainsi. Et là, il faut raconter une histoire pour que les gens qui écoutent te suivent sans se poser de question. Les mots qui traînent, la mélancolie, la voix grave. Yesterday my life was filled with rain. Le rythme que l’on étire et que l’on saccade. Le sourire dans la voix. La mélodie qui vient frôler le legato. The dark days are gone, and the bright days are here. Je ne sais pas si je suis détendue. Je ne sais pas si je suis juste. Je ne sais pas si ce que je chante est plaisant à l’oreille ou si ma voix est une abomination pour les personnes rassemblées devant moi. Je ne sais rien de tout ça. Mais je m’amuse. Malgré mon cœur et sa chamade. Malgré ma jambe qui devient folle. Malgré mes yeux qui se troublent. Sunny one so true, I love you.

Quelques mois auparavant, je n’avais pas la moindre idée que des versions autres que celle de Boney M existaient. Je détestais le Jazz. Pour moi, le Jazz, c’était cette musique prétentieuse que seule l’élite peut écouter et comprendre. C’était trois notes de piano suraiguës posées dans des silences entrecoupés de battements désordonnés. Ou alors, c’était des mélodies désuètes, juste bonnes à être écoutées dans des ascenseurs. Le Jazz ne pouvait être que conceptuel ou démodé. Et surtout, le Jazz c’était une musique chiante, appréciée par des gens forcément chiants. Ou pédants. Au choix. L’Autre est arrivé, avec sa basse, sa contrebasse, son oreille absolue et ses dieux. Mon quotidien s’est rempli de Miles Davis, Count Basie et d’autres plus actuels, comme Avishai Cohen ou Hadouk Trio. Forcée par les choses, j’ai appris à reconnaître Take the A Train et autres Nature Boy dès les premières mesures. Je me suis mise à écouter des artistes dont je connaissais l’existence mais pas l’œuvre. Pour un temps, j’ai rejoint le cercle très fermé des amateurs de Jazz.

Les premières notes du piano viennent se plaquer dans le silence. La chanson, le public la connaît. Des mains claquent et accompagnent avec entrain notre reprise jazzy. Pendant quelques minutes, je suis Billie, Ella et Nina. Je suis toutes les chanteuses du monde. Dans ma tête, au moins. Les paroles viennent toute seules. Les pauses, les respirations. L’improvisation. Tout cela défile à une vitesse ahurissante tandis que l’assemblée reprend avec moi quelques-unes des paroles et fait ainsi se soulever mon cœur. Derrière l’obscurité, des anonymes me suivent et battent le rythme en même temps que mes pieds et mon palpitant. Tous ces gens que je ne connais pas. Toutes ces voix qui se joignent à la mienne. Je n’en reviens pas. Je suis figée et mouvante à la fois. Je crois qu’à ce moment-là, j’ai eu l’intime conviction d’être là où j’avais toujours voulu être sans jamais me l’avouer. La fille paumée au fond de la classe au collège, avec ses dents en avant, sa timidité et son grand corps malhabile. C’est là qu’elle se rêvait. Quand on chante, on ne peut pas tricher. On ne peut pas faire semblant. On se met à nu. On révèle une part insoupçonnée et insoupçonnable, même pour vos proches. A la sortie, une amie à moi m’a confiée qu’elle n’avait même pas reconnu ma voix.

En quittant la scène, je me suis mise à pleurer de joie. C’était une de ces fois où je me suis dépassée moi-même, où j’ai surmonté ma timidité et où je me suis lancée. Ce soir-là, j’étais fière. Un peu honteuse aussi, à l’idée d’avoir chanté faux ou de m’être ridiculisée. Mais au final, il ne reste plus rien de cette honte coquette et passagère. Je crois que si l’Autre n’avait pas insisté pour que je me lance, je n’aurais jamais eu le cran de le faire, de sortir de ma zone de confort et de me dépasser. S’il y a une chose qui peut, et dois, rester de notre histoire, c’est ça. Ce moment de bravoure. En fait, le plus triste dans tout ça, c’est qu’à présent, la scène est loin et que je ne chante plus que dans ma voiture. Enfin, surtout, et c’est terrible, je ne sais plus reconnaître les premières mesures de Take the A Train ou de Nature Boy. Le saxophone me donne du vague à l’âme et je ne peux plus écouter l’album Don’t Let Me Be Misunderstood de Nina Simone sans qu’une violente envie de chialer ne me prenne les tripes. Les noms des dieux de l’Autre se sont dilués dans ma peine et ma rancœur. Il ne reste plus rien.  Aujourd’hui, c’est moche de le reconnaitre, mais…je déteste –à nouveau– le Jazz.

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Boulet retardé

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