L’histoire banale, les raccourcis et le témoignage

bomba26

Vous savez, ces derniers temps, j’ai remarqué que la grande tendance du moment, c’était de chercher des explications d’ordre psychanalytique lorsqu’une rupture se passe mal. Pour beaucoup de gens, c’est juste un mécanisme de défense qui permet de s’affranchir de toute responsabilité lorsqu’il s’agit de comprendre la débâcle. Pour d’autres, ça a quelque chose de rassurant car ce genre d’explication met un nom sur la détresse, lui donne un visage, une identité qui peut se retrouver chez d’autres. Pour moi, c’est quelque chose que j’évite parce que je n’aime pas être étiquetée et que souvent cela déclenche des réactions qui souvent m’agacent et quelques fois m’attristent.

L’autre jour, en répondant aux traditionnelles questions d’ordre privés sur ma dernière relation lors d’un rendez-vous, j’ai commis l’erreur presque inconsciente (parce que généralement je reste vague) de désigner l’Autre par des termes beaucoup trop vus et entendus ces derniers mois. Cela m’a rappelé une conversation avec le Revenant qui s’était mis à ricaner avec incrédulité pour finalement me sortir avec un sourire en coin « Oui, un salaud, quoi… » Le type en face de moi, que je n’ai d’ailleurs jamais revu, a eu une réaction quasi-similaire, sauf qu’il a rajouté « c’est la grande mode, non ? On dirait que tous vos Exs en sont… »

Du coup, je me suis interrogée. Ces termes ne sont-ils pas trop galvaudés ? A force de les lire, de les voir en couverture de magazine, sont-ils devenus d’une platitude affligeante ? Mon histoire est-elle simplement banale ? Peut-être ces mots à force d’avoir été employés à tort et à travers ont-ils perdus de leur force évocatrice ? Pour moi, ils sont cette étiquette dont je vous ai parlé au début de cet article. Ces termes, ce sont des schémas rassurants auxquels je m’accroche pour tenter de comprendre ce qui m’est arrivé. Pour moi, ils ne sont ni galvaudés, ni plats, ni banals. Ils sont ma réalité. C’est pour ça que j’ai tenu à écrire ce qui va suivre. J’aimerais sincèrement que ces mots soient vus pour ce qu’il sont et que cessent les rumeurs et les idées reçues. Et cela peut paraître très dur, mais j’aimerais également que les personnes tentées d’employer ces termes pour parler de leurs propres relations y réfléchissent à deux fois et apprennent à bien faire la différence. On n’emploie pas ce genre de mots pour désigner n’importe qui.

Parce que, si j’avais voulu employer le terme de salaud pour désigner l’Autre, je l’aurais fait. Je sais très bien ce qu’est un salaud. J’ai suffisamment de connaissance et de vocabulaire pour employer les termes adéquats lors de n’importe quelle conversation. Le salaud, cela se dit d’un homme méprisable qui agit de manière déloyale. Pour moi, c’est juste un type dénué de sens moral qui se comporte comme un parfait goujat envers la gente féminine. Le salaud couche avec ta meilleure amie. Le salaud arrive avec une heure de retard à chaque rendez-vous. Le salaud ne se préoccupe que de sa petite personne et n’accorde pas beaucoup d’importance à l’avis de l’autre. Ce n’est pas un type bien et on le reconnaît assez facilement dans sa lâcheté quotidienne. Il est con, il est irresponsable, mais il ne fait pas autant de mal que m’en a fait l’Autre.

L’Autre n’était pas un salaud. C’était bien plus grave que ça. L’Autre n’a jamais couché avec ma meilleure amie. En société, c’était un parfait gentleman. Toujours à l’heure. Très attentionné. Très à l’écoute. Très intelligent. Très beau. Très talentueux. Très fidèle. Mais aussi…très abîmé par la vie et, surtout, très instable. Je me souviens qu’avant de le connaître, j’étais la fille sage, forte et réfléchie. J’avais tous ces grands discours sur l’indépendance dans le couple, les fameux « à moi, ça ne pourrait jamais arriver ! Je ne me laisserai pas faire ! » J’étais très sûre de moi, de ma valeur, de ce que je pouvais apporter à un homme et de ce que j’étais en droit d’attendre. Je m’étais sortie de mes précédentes relations sans pertes ni fracas. J’avais été malheureuse mais aussi suffisamment détachée pour rebondir et partir quand c’était nécessaire. Mes chagrins avaient finis par passer et je considérais mes Exs avec une pointe d’ironie et un sentiment d’auto dérision qui me paraissait assez sain. Dans ma famille, ma mère est une figure forte, assez féministe…j’ai ce genre de valeurs. Sensible, mais pas mièvre. Tout ça pour dire que lorsque l’Autre a débarqué dans ma vie, j’allais très bien et je n’avais absolument pas l’impression d’être sous le coup d’une société phallocrate qui ordonne aux femmes d’être des petites choses fragiles (comme j’ai pu le lire dans certains commentaires sur internet)

Je vous en avais parlé dans une note précédente, je ne reviendrais pas dessus, au départ, mon couple avec l’Autre était idyllique. Ça n’a pas duré et au final c’est ma personnalité entière, tout ce qui fait que je suis moi, qui a été anéantie. Mon corps, ma fierté, mes goûts, mes envies, mes projets, mes amis, ma famille, mes secrets, mes rêves. Tout a été grignoté, recraché et piétiné. Jusqu’à ce que je devienne une poupée vide. C’était ça, mon couple avec l’Autre. Être avec une personne qui te vide, jour après jour. Quelqu’un qui te met à plat et a tellement de pouvoir sur toi que tu ne connais plus tes contours. Tu ne sais plus où tu commences et où tu t’arrêtes. Au bout du compte, son influence sur toi devient si grande qu’il n’a plus besoin de dire ou de faire quoique ce soit pour que tu te rabaisses. Tu finis par le faire de toi-même.

Je cherche, je peux vous assurer que pas un jour ne se passe sans que j’essaie d’y voir plus clair. Je tente de comprendre. Je traque l’indice. Le point de non-retour. Je n’y arrive pas. Étais-ce cette première dispute parce qu’il s’était senti exclu à un dîner durant lequel je ne lui aurais, soi-disant, pas adressé la parole ? Ou cette soirée où il s’était mis à boire plus que de raison, sensiblement pour les mêmes raisons ? Ou alors son besoin irrationnel de tout connaître de moi ? Petits bouts par petits bouts, je lui ai offert mon jardin secret, je lui ai cédé du terrain. J’ai tout accepté, même ses injustices. Mes révoltes étaient passagères. Il était très fort pour faire naître en moi un sentiment dévastateur que beaucoup de personnes connaissent : la culpabilité.

Chaque dispute se déroulait de la même manière. Il boudait, je lui demandais de me parler et il finissait par pointer du doigt quelque petite faute qui lui semblait importante. Certaines étaient complètement idiotes et absolument pas graves. Mais il les abordait toutes avec la même intensité. A chaque fois, son but était de me prouver à quel point j’avais été égoïste et insensible. A quel point j’étais odieuse et comme je l’aimais mal, en comparaison de lui. Lui savait m’aimer. Lui pensait tout le temps à moi. Lui avait fait de moi sa priorité dans la vie. Je n’avais rien à lui reprocher. Face à la perfection de son amour, j’étais un monstre indifférent et cruel. Il consignait chacune de mes erreurs dans un coin de sa tête. Des mois plus tard, il me les ressortait, triomphalement, pour expliquer son mal-être actuel : « Je t’ai dit ça, mais rappelle-toi comme tu m’as fait mal à cette occasion-là ! ». Il est arrivé un moment où j’avais les épaules lourdes et la sensation de traîner un sac rempli de pierres pesantes et douloureuses. Il en rajoutait toujours un peu plus. Chaque faux pas était une preuve de mon incapacité douloureuse à aimer correctement quelqu’un comme lui.

Pour regagner sa confiance, son amour, pour me faire pardonner, il fallait admettre qu’il avait raison. Qu’effectivement, j’aurais pu avoir une autre attitude. Il m’assurait par la suite que c’était bien de ma part, de reconnaître mes erreurs. Qu’on aurait pu s’épargner bien des discussions houleuses si je n’étais pas aussi butée et bornée. « Vois comme tu as du mal à exprimer ce que tu ressens. Tu n’es vraiment pas douée pour communiquer. Je vais t’apprendre. Avec moi, tu vas t’améliorer. Tu es un être merveilleux, mais, ça, ce n’est pas ton fort. » Je le croyais. Petit à petit, grignotage après grignotage, il était parvenu à me faire douter de moi. De mon bon sens. De mon bon droit. Et chaque dispute se terminait par une tête qui ploie. Je finissais par me dire que chacune de mes actions était susceptible de faire du mal à cet être adorable qui partageait ma vie et faisait de moi une femme meilleure. Je finissais par ne plus rien faire qui puisse le blesser. Ne plus rien faire du tout. Ne plus décider de rien.

Pour moi, il était devenu ce qui me rendait intéressante aux yeux des autres. En société, c’était lui qui parlait, il était si brillant. Il était ce que j’avais de meilleur. J’étais tellement fière qu’un être si beau et si intelligent soit à mon bras. Et lors des soirées il vantait mes mérites, m’encourageait à parler, me mettait en avant. En rentrant il finissait par me dire que j’étais beaucoup trop timide, et que, franchement, je pourrais faire un effort pour m’exprimer un peu plus…et surtout mieux, parce que le peu que j’avais dit n’était pas franchement lumineux. C’était comme ça. Une montagne russe perpétuelle où l’on monte très haut pour redescendre encore plus bas et se fracasser contre le sol.

Au fur et à mesure, j’ai arrêté de me battre. A quoi bon, puisque chaque dispute se terminait en crise d’hystérie. Il me rendait folle. Je me mettais à hurler. Je n’avais jamais hurlé. J’ai toujours été plutôt calme. Je n’aime pas les confrontations. Face à lui, je me sentais si peu sûre de moi, que j’en devenais irrationnelle. Il tournait chacune de mes phrases contre moi. Je n’avais la paix que lorsque je rendais les armes. Lorsque je me défendais il prenait ça pour de la mauvaise foi. J’avais fini par devenir celle qu’il décrivait. Le 24 Janvier 2011, dans mon journal intime, j’ai écris une liste de règles intitulée Mode d’emploi de la petite copine parfaite à l’usage des gourdes écervelées et monstrueusement nombrilistes. J’étais donc cette fille molle et timide qui ne savait pas s’exprimer correctement. De mon propre aveux, j’étais cette personne peu stimulante, complètement soumise et très fragile émotionnellement. Incapable de garder mon calme au moindre reproche, lorsque je pleurais, il me regardait avec un air désolé et me conseillait d’aller voir un psy, pour aller mieux.

Partir ? Le laisser ? Mais pourquoi quitter l’homme que j’aime et qui m’aide tellement à m’améliorer ? Et puis, il va mal…S’il est comme ça, c’est parce qu’il est au chômage. Quand il aura trouvé un travail, quand la société lui aura donné la place qu’il mérite, tout ira mieux, mais là, il a besoin de moi comme moi j’ai besoin de lui. Et puis, hier, il m’a apporté le petit-déjeuner au lit, il est si attentionné et si gentil. Non, je ne suis pas malheureuse, tous les couples se disputent, c’est même plutôt sain. Ces phrases, je les ai répétées à toutes les personnes de mon entourage. Généralement suite aux disputes les plus violentes. Je pense que je cherchais autant à les rassurer qu’à me convaincre. Surtout, j’avais la quasi certitude que je ne pourrais jamais rien faire sans lui. Qu’il était mon principal moteur dans la vie. Que sans lui, j’étais perdue.

 

Je pourrais continuer sur des pages et des pages, vous raconter en long et en travers tout ce que cette relation a détruit en moi. Toutes mes hypothèses sur le pourquoi du comment. Tous mes moments les plus douloureux. J’ai d’ailleurs écrit un texte bien plus dur que celui que vous avez eu sous les yeux. Mais celui-ci, je le garde pour moi. Pour les jours où l’Autre me revient en plein cœur, avec son sourire tout doux, ses grands yeux de chat, ses caresses et ses promesses d’amour. Pour les jours où tout me paraît dérisoire en comparaison de la passion qu’il avait fait naître en moi. Je garde ce texte terrible et terrifiant pour me prémunir contre le seul être au monde qui pourrait faire voler en éclat ce que j’ai réussi à reconstruire ces derniers mois. Et ce que je vous donne là, c’est le seul témoignage que je sois en mesure de livrer et qui, j’espère, pourra aider celles et ceux (car cela peut toucher n’importe qui, pas juste les femmes. Certains parents font autant de dégâts, sinon plus, que l’Autre) qui ne savent plus où ils en sont. Parce que quoi qu’il arrive, quelle que soit votre histoire, vous pouvez vivre sans votre Autre. Ça demande du courage, et du soutien de la part des personnes qui vous aiment vraiment, mais je vous jure que le pouvez. Pour les autres, ceux qui n’y connaissent rien, qui parlent sans savoir, qui ne s’informent pas et qui emploient des mots dont ils ne mesurent pas la portée. Non, l’Autre n’était pas un connard. L’Autre avait un profil caractéristique très bien défini. L’Autre, c’était un pervers narcissique.

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Boulet retardé

5 responses to “L’histoire banale, les raccourcis et le témoignage”

  1. Polina says :

    Je ne peux que rester sans voix devant la qualité de ton texte, qui me touche profondément. Ainsi naquit la bombe à retardement…n’explose pas de suite la belle, le meilleur reste à venir.

    • sianama says :

      Je te remercie de tout cœur, même si j’ai vraiment hésité à poster ce texte. Mais à voir tous les commentaires idiots que suscitent certains articles sur les pervers narcissiques, je me suis dit que j’allais apporter ma voix à l’ensemble. Si ce que j’écris touche, c’est que je n’aurais pas vécu ça pour rien…

  2. et l'eau dit ... says :

    C’est indéniable, tu as vraiment un belle plume!
    Le fait est que dans un couple, on se construit avec l’Autre. Et parfois, on devient façonnable, davantage malléable, en s’oubliant parfois. Quand tout est fini, on a rdv avec soi, un soi abîmé, un soi qui doit se reconstruire et rétablir de nouveaux repères. Bonne continuation à toi!

    • sianama says :

      Merci pour le compliment !
      C’est vrai qu’on se construit avec l’Autre et qu’un couple a toujours une influence plus ou moins grande sur soi. Perso, je pense que le jour où je me remettrai en couple, je ferais surtout attention à ne plus m’oublier comme je l’ai fait. Ca m’aura au moins servi à ça : mieux me connaître et arriver à définir ce que je suis prête à accepter ou non dans une relation !

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