Le talentueux Mister Bonnet

bombe24

Ce matin-là, en ouvrant les yeux, la première chose que j’ai vu, mais voir est un bien grand mot quand on sait que je suis myope comme une taupe, disons plutôt distingué dans la demi-pénombre matinale, fut un dragon enroulé sur lui même, animé par la respiration douce de celui sur l’épaule duquel il était dessiné. C’est à ce moment-là que le réveil de son portable s’est mise à brailler violemment, faisant tressaillir le tatouage qui disparût tandis que son propriétaire se tournait vers moi, un sourire ensommeillé sur le visage en marmottant quelque chose sur son incapacité à se réveiller sans cette alarme infernale. Phrase ponctuée par un langoureux baiser.

Une heure plus tard, enfouis sous une énorme couette, après s’être cajolés, nous avons ris comme des ados en évoquant la soirée de la veille. Et quand j’y repense, je ne peux m’empêcher de me dire que, des semaines après la rencontre cinématographique avec le Fauve, celui qui bat les cartes là-haut doit vraiment s’éclater à ficeler mon Destin. Mais qu’importe, je lui en sais grès. Ça rattrape les années sombres.

Je vous en parlais l’autre jour, je me suis mise sur internet en comptant sur les algorithmes et les pourcentages pour me faire rencontrer des hommes à peu près intéressants. Après deux échecs, dont le Psychopathe, j’avais décidé d’arrêter là l’expérience, la jugeant décevante et somme toute assez vaine. Dès lors, je me contentais de passer sur ma fiche pour lire les messages grandiloquents, drôles et flatteurs imaginés par mes nombreux prétendants sans jamais répondre. Internet ne me servait plus qu’à une chose : me faire mousser l’ego à grands coups de compliments gratuits et bien tournés. Oui, c’est superficiel, mais vous savez quoi, ça fait du bien, alors pourquoi s’en priver, je vous le demande. J’en étais là, allant d’un « T’es trop belle ! Azy, répond, connasse ! » à un « vous êtes comme un rayon de soleil immaculé qui vient percuter mon cœur à tout rompre. On baise ? » quand je suis tombée sur une intro de message qui m’a donné envie de cliquer sur « read more ».

Le garçon me racontait sa matinée, son café trop serré, sa première clope, la torpeur hivernale et les accords d’une chanson de Flume que je ne connaissais pas. Il parlait de mon visage, de ce que je dévoilais et de ce qu’il devinait de moi en me lisant. Il écrivait en plusieurs partie, à différents moments de sa journée et terminait en se présentant. Et c’était tout. Pas de questions, pas d’accroches, pas de phrases toutes faites, juste un gros bloc bien écrit, tendre et plein d’humour. Ce n’est pas le premier long message que je reçois. J’ai beau être une midinette, je suis tout de même un peu aguerrie à ce style d’exercice. Suffisamment pour savoir faire la part des choses entre un texte sincère et un gros baratin. Celui-ci était de la première catégorie. Touchant et intime. Impossible de distinguer ses traits sur la photo. Moins d’1m80. J’aurais pu ne pas lui répondre puisqu’il n’était pas censé passer mes filtres. Mais j’ai mis de côté mes prérequis et j’ai répondu, ne serait-ce que pour saluer son effort. Quelques messages plus tard, le rendez-vous était fixé.

J’arrive en retard, un peu angoissée à l’idée d’errer dans le bar à la recherche d’un visage inconnu. Je repère les hommes seuls, j’en vois un barbu mais vieux, pas lui, un autre avec une touffe bouclée, possible, mais il est très grand et mon rencard doit faire la même taille que moi. J’avise enfin un dos qui semble correspondre. Je m’approche, pose le bout des doigts sur son épaule et prononce son prénom avec une interrogation dans la voix. Il lève son visage vers moi, avec un grand sourire à fossettes et barbe de trois jours, un regard bleu intense et amusé et m’invite à m’asseoir. La conversation démarre sur les chapeaux de roue et nous rigolons de notre gêne. On commande une, puis deux, puis trois caïpirinhas entrecoupées de passages éclairs dans le froid de la rue pour se partager des clopes en parlant voyages et souvenirs de beuverie. Il est taquin, un peu séducteur, intercale des compliments entre deux récits passionnants sur son travail ou son enfance, pose des questions, essaye de me faire rire, y arrive : je passe une soirée agréable.

En fin de soirée, nous parlons de nos études, il glisse une allusion à un quartier de Paris et une école préparatoire dans laquelle il a passé un an. Un voyant s’allume dans ma tête. Je connais ce quartier. Je connais cette école. J’y ai moi-même passé un an. C’était il y a si longtemps. Dans une autre vie. Je lui parle de ma classe, du prof qui flirtait avec la blonde à forte poitrine. Il y a un silence. « Oui…Monsieur S. et la fille, c’était A. »…Re-silence. « On était dans la même classe alors ? » Stupeur. Arrêt sur image. Je le scrute, essaye de faire le point. Nous n’étions tout de même pas des milliers dans cette fameuse école. Son visage ne me dit rien, je me serais souvenue, avec des yeux pareils. Avec un sourire comme ça. Avec…avec cette petite bouille irrésistible. Bref. J’ai beau fouiller dans ma mémoire, j’ai juste une vague image d’un type avec plus de cheveux et moins de barbe qui ne venait quasiment jamais en cours. Un gars un peu effacé avec des lunettes et un sweater bleu. « Oui ! C’était moi ! Et toi, tu faisais un peu petite fille sage, et t’étais brune ! » On se regarde un moment, assez épatés. « Ça vaut bien une clope, ça, non ? » La soirée repart de plus belle, à minuit passée on est encore au bar à rire en parlant de nos anciens profs et des potins de l’époque. L’heure file et avec elle mon dernier RER.

Vers 1h30, je réalise que je n’ai aucune envie de partir. L’espace d’un court instant, je m’aperçois que je suis exactement là où je souhaite être, que le moment est idéal et qu’à cette minute précise, je me sens bien. Dans ma caboche, c’est l’effervescence, le bien et le mal s’affolent et s’affrontent lorsqu’il me propose de passer la nuit chez lui pour m’épargner un dispendieux taxi. La Sainte Bombe tente quelques bons arguments : « Si tu lui plais, il te recontactera et là tu pourras aller chez lui ! » ou « Pense à ce que dirait ta mère si elle savait ! », mais la Bombe Sulfureuse s’empresse de la bâillonner d’un irrémédiable : « Il te plaît, tu lui plais, t’es pas facile, t’es juste libérée. Fonce. » Auquel je cède…comme de bien entendu. Et nous voilà chez lui. Son univers. Du bordel. De la musique. Une mezzanine confortable et un grand verre de jus de papaye. Nous discutons encore, et nous ressortons les vieilles photos de l’époque prépa. Il avance un : « tu me plais beaucoup, tu sais… » avec un sourire timide avant de m’embrasser tout doucement. Les vêtements s’envolent entre deux rires gênés. La nuit sera courte. Et le petit matin arrive, le dragon, la sonnerie, le bisou ensommeillé, les câlins, les rires, la casserole d’eau abandonnée, qui boue tellement longtemps que l’eau s’évapore entièrement pendant nos jeux, re-les rires et mes cheveux qui s’emmêlent jusqu’à former un formidable nœud inextricable. J’ai les joues roses et la figure des lendemains rieurs. Je pointe du doigt ma masse capillaire sauvage et indomptable : « je vais quand même pas sortir comme ça ! Je ressemble à rien… » Il réfléchit un instant et disparaît dans le couloir pour revenir avec un bonnet bleu RipCurl, un vieux truc d’ado, qu’il me met sur la tête en m’embrassant : « tu seras obligée de revenir, ne serait-ce que pour me le rendre, d’accord ? »

D’accord, Monsieur Bonnet.

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Boulet retardé

4 responses to “Le talentueux Mister Bonnet”

  1. FABI says :

    Jolie rencontre prometteuse !!! je te souhaite plein de bonheur…

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