La Bombe à blanc

bombe13

Je ne sais pas draguer. La froideur de ce constat peut en choquer certains, et je les comprends. C’est vrai, il y a dans cette simple phrase un condensé de douleurs, de déceptions et de désillusions qui brise sèchement le cœur.  Car, voyez-vous, je ne suis pas arrivée à ce fait-là comme ça à l’instant. Je ne l’émet pas dans une vaine tentative pour attirer encore une fois l’attention sur ma petite personne. Non, je l’écris et je le signe, car c’est le résultat d’une analyse qui remonte à mon tout premier râteau.

En fait de râteau, il s’agirait plutôt de l’histoire à la fois magnifique et pathétique de mon tout premier amour déçu. A cette époque, Nick Carter était un idéal féminin, Paco Rabanne vivait ses derniers moments de lucidité, et les grilles du Lycée représentaient la frontière entre le monde réel et le monde fantasmé. Il faut imaginer la puberté avec ce que cela signifie en termes de dents baguées, épiderme à tendance grasse, coupe de cheveux improbable, lunettes kitch et style vestimentaire approximatif. Vous l’aurez compris, la bombe n’en a pas toujours été une. Au Lycée, j’étais moche, et comme toute adolescente qui ne se respecte pas, j’étais mal dans ma peau. Il y avait dans ma classe un garçon qui dormait tout le temps accroché au radiateur. Il avait les yeux bleus flous, une barbe de pleins de jours et un style dépenaillé. Je fondais littéralement pour lui. Mes yeux enamourés ne voyaient pas le poil gigantesque qui poussait dans cette main adorable et adorée, parce qu’alors, ma naïveté adolescente ne discernait en lui qu’un rebelle romantique et rêveur, pacifiste, qui combattait la société par le sommeil, manière ô combien subversive de se dresser contre le système tout en gardant les yeux fermés. Pour moi, il n’était pas le flemmard probablement shooté à l’herbe fumée pendant la récrée du matin qu’il était, mais bien une figure quasi-mythologique auréolée d’un mystère contenu dans les limbes de Morphée. Je ne voyais que lui. Je ne vivais que par lui. Je lui enviais sa capacité à faire d’un keffieh l’oreiller le plus confortable de la terre. J’étais trop grave in love quoi.

Il m’impressionnait tellement que je n’ai jamais, je dis bien jamais de tout le lycée, eu le courage de lui parler. Il était dans ma classe, le plus souvent dans mon voisinage proche, et pourtant, même pour demander un stylo, même pour passer une copie, même pour demander l’heure…jamais je n’ai eu la force de lui dire quoi que ce soit. J’ai passé les deux dernières années de mon Lycée à l’adorer en silence. J’écrivais des textes atmosphériques, des poèmes en proses et des romans graphiques dans lesquels il était mon héros (ma plus belle histoire s’appelait « Un jour nous brilleront ensemble » et si vous êtes sages, je la publierai. Non, je déconne, pas même sous la torture) J’ai eu deux petits copains à cette époque. Des petits flirts sans importance, tendres et poisseux comme des pelles mal tournées, avec des gestes maladroits et des promesses d’amour-toujours, brisées le mois suivant. Mais j’avais toujours mon doux dormeur en tête. Il était l’Amour personnifié, l’idéal suprême (cherchez pas, j’ai souvent eu des goûts plus que douteux en matière d’hommes).

Lorsque le Bac fût passé, je me suis tournée vers l’avenir, résolue à l’oublier ou à chercher en chacun les traces de ma tocade. J’ai été prise par le tourbillon des grandes écoles. Je ne m’attendais pas, quelques mois après ma rentrée dans les études supérieures, à tomber sur lui lors d’une soirée donnée par un ami commun. C’était le moment que j’avais toujours attendu. Ce soir-là, je portais mes lentilles. J’avais miraculeusement dompté mes cheveux. J’avais outrageusement maquillé mes yeux en noir charbonneux pour les faire ressortir, mes bagues avaient été retirées et mon sourire était parfait. Tous les éléments étaient rassemblés et j’étais résolue à dompter ma peur. Il fallait que je lui parle. Je n’étais plus l’adolescente mal fagotée aux lunettes de traviole. J’étais une jeune fille à l’aube de sa vie, évoluant peu à peu, sortant de sa chrysalide pour déployer ses ailes. Je voulais lui montrer celle que j’étais devenue. Je me devais de lui parler. C’est ce que j’ai fait. Je lui ai demandé comment se passait sa vie sans écouter sa réponse. Puis il y a eu un blanc. Alors je lui ai dit que j’allais chercher des chips. Il m’a dit bonne soirée et puis il est parti. Voilà. Je ne sais pas draguer.

Après ça, que dire…il y’a eu le Poète Maudit que j’ai inondé de texto et poursuivi de mes assiduités jusqu’à lui déposer mon cœur dans sa main. Juste quelques minutes. Le temps pour lui de me le rendre poliment en me disant que je ne représentais pas un challenge suffisamment intéressant pour lui. Merci, au passage. Il y a eu ces Apollons illuminés par les lumières rouges et embrumées d’alcool lors des soirées étudiantes, ces types trop beaux pour être réels que toutes les filles dévorent des yeux et que je n’ai jamais osé approcher parce qu’il y avait toujours une autre plus mince, plus belle, plus assurée, pour aller vers eux avant moi. Il y a eu ce garçon si mignon, qui m’a souri en me voyant couverte de bière après qu’un malotru m’a bousculée, que j’ai rembarré bien malgré moi, en essayant bêtement de faire un bon mot raté. Il y a ces occasions manquées, toutes ces petites phrases qui viennent systématiquement avec un temps de retard, ces geste que je mourrais d’envie de faire sans pouvoir les assumer. Et, par exemple, ces putains de cartes de visites que j’aurais pu penser à mettre dans mon sac, l’autre soir. Ce réflexe que j’aurais pu avoir de lui demander la sienne plutôt que de ne rien dire. Non. Vraiment. Je ne sais pas draguer.

 

(mais je me soigne)

 

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About sianama

Boulet retardé

13 responses to “La Bombe à blanc”

  1. luneetrustine says :

    Énorme ton histoire … quelle plume … on s’y croirait vraiment c’est génial … tu as peut être un charme naturel qui te dispense de savoir draguer … je dis ca jdis rien !

  2. Marion - Le Monde des Loups says :

    Le début est à se tordre. Bien joué xD

  3. missk123 says :

    Peut-etre que tu ne sais pas draguer, mais tu as, c’est certain, un don pour raconter! Et puis je crois que ce qui compte c’est d’arriver a etre le plus naturel possible (dixit la fille qui ne sais ni draguer ni etre vraiment naturelle…mais elle se soigne aussi!)

    • sianama says :

      Le truc du naturel, on m’en a souvent parlé et, le problème de mon naturel, c’est qu’il est timide. Plus un mec me plaît, moins j’arrive à dire des choses normales…c’est très étonnant, vraiment. Merci en tous cas!

      • missk123 says :

        Je connais ca!
        Mais il y a des mecs qui regardent au dela de la timidite et puis il y a des mecs timides aussi.
        (En meme temps 2 timides ensemble, c’est pas gagne non plus).
        En fait je n’ai pas de remede miracle a te donner!

  4. 2filles1blog says :

    J’adore ! Tellement drôle ! J’ai l’impression de me revoir au lycée, la même barrière avec ceux qui pour moi ne jouaient pas dans la même cour, les mêmes tentatives d’approche qui se transforment en fuite du Mâle. Ceux qui déstabilisent, font perdre confiance… Je n’ai pas eu non plus le mode d’emploi de la drague… Tu crois qu’on le trouve sur leboncoin ?

  5. 2filles1blog says :

    PS : le mien au lycée il s’appelait Tanguy, il était en prépa, je me décrochais la machoire quand je le voyais. Du coup maintenant, j’attends qu’il tombe là-dessus : http://2filles1blog.wordpress.com/2013/05/15/cher-bgfp/

    • sianama says :

      Je l’avais lu! J’avais tellement aimé ton article! Je m’y suis retrouvée, tu penses bien! Pas de trace de guide sur leboncoin…mais faut chercher encore et encore, on finira bien par trouver!

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