Le Syndrôme de la Garde Robe Putassière

bombe07

L’illumination s’est produite dans la cabine d’essayage du Mango des Halles. Je pense d’ailleurs qu’un jour prochain, une plaque commémorative sera accrochée, rendant hommage au lieu sacré de ma récente épiphanie.

Je venais de me contorsionner pour fermer la glissière d’une robe orange en kit (elle était ajourée de partout) courte et dangereusement abordable en termes de coût. Un peu moins en termes de classe. Je suis restée deux bonnes minutes à me jauger, arguant intérieurement que ma sophistication naturelle était de taille à compenser la concision du textile au-dessus du genou avant de me résoudre à la retirer. Toute l’élégance génétique du monde n’y pourrait rien. Je pouvais tromper ma raison, mais je ne pourrais probablement convaincre personne d’autre.

Suite à quoi j’ai regardé le bout de tissu d’un œil critique et, un instant, je me suis demandé comment il avait pu atterrir dans ma cabine. Parce que, voyez-vous, pas un seul vêtement présent dans mon armoire ne peut faire penser, pas même légèrement, à cette robe audacieuse. Cette robe était orange vif. Elle était extrêmement courte. Elle était coupée de façon à laisser voir plus de peau qu’à n’en cacher. Rien à voir avec mon style d’ordinaire. J’ai baissé les yeux vers mes fringues, jetées sur mon sac et tout s’est éclairé. Subitement, le temps s’est figé, les sons me sont parvenus étouffés, les murs de la cabine se sont momentanément rapprochés de moi et l’air s’est raréfié. Mon cœur s’est mis à battre à toute vitesse, mes synapses ont envoyé plus d’électricité que d’habitude, et j’ai entendu plusieurs détonations dans mon oreille droite. 5, pour être exacte.

Je venais de comprendre. Tout était clair comme de l’eau de roche. Je voyais la Matrice (référence geek). Sur mon sac, mes fringues, nouvellement acquises, m’avaient soufflé la réponse. Il s’agissait d’un débardeur large et fluide orné d’un tigre noir et blanc et d’un jean bleu-vert un peu fluo, un peu patiné. Un tigre. Une couleur. 5 détonations. 5 mois. Après 5 ans. 5 ans d’un couple où les désirs de l’autre deviennent les nôtres jusqu’à ne plus savoir qui l’on est réellement. 5 ans à entendre « Tu ne vas pas mettre ça ? » et « Du rouge ? T’es pas sérieuse ? » Et encore « c’est trop court/transparent/laid/difficile à porter/ridicule »

J’ai récapitulé, depuis ma rupture, j’avais acquis :

Une paire de talons hauts rouges éclatants en velours bordé de cuir doré, une paire d’escarpins noirs sexy, vertigineux avec un style python vernis sur le talon et les brides, une paire de compensées fauves avec un nœud et des ballerines de la même couleur que le jean décrit plus haut, avec des petits rivets parsemés sur toute la chaussure. Achetés également, un débardeur avec un tigre, un débardeur avec des motifs incas fluo, un débardeur vraiment très décolleté imprimé de motifs de jungle tropicale dans les tons bleus, un chemisier sans-manches transparent avec des pampilles cousues sur le col, un jean de chagasse entièrement blanc, une robe noire (l’Arme Fatale de Destruction Massive, pour ceux qui suivent), une robe rose, une robe verte, une robe bicolore, deux maillots de bains sexy, une robe de plage de pétasse (blanche et rose, pour aller avec l’un des bikinis) et plusieurs ensembles de lingerie, colorés et rigolos.

Je pense que dans tout ce butin de guerre, pas un seul de ces achats n’aurait réjoui mon ex. Sauf peut-être les escarpins noirs. Et encore, dans la plus stricte intimité. Plus j’y réfléchissais, plus la réponse venait, éclatante et splendide. Ces achats, compulsifs pour la plupart, ne répondait qu’à un seul et même besoin : celui de me reprendre en main, d’exister, de ne plus me cacher. D’ÊTRE. Et qu’importe si ÊTRE se rapproche autant de l’interdit bancaire et d’une garde-robe putassière, j’ai décidé de m’assumer. Les complexes ont été enfouis dans le sac qui contient les vêtements d’avant. Il m’a fallu 26 ans, un cœur brisé, une robe orange et une citation de Confucius placardée dans le RER, pour me rendre compte d’une chose primordiale : L’homme a deux vies. La deuxième commence lorsqu’il réalise qu’il n’en a qu’une. Aujourd’hui, je peux le dire, tout va trop vite, le temps file à une vitesse folle, et franchement, ça ne sert à rien de le perdre en se disant qu’on est trop gros, trop petit, pas assez ceci ou beaucoup trop cela, que telle couleur n’est pas pour nous ou que cette coupe n’est pas flatteuse. Cette veste à fleurs te plaît ? N’hésite pas à la porter. Tu aimes la saucisse de Foix, tout le monde se fout de ta gueule et te regarde avec un air dégoûté ? Ressers-toi encore. Ne gâche pas ta vie avec des complexes stériles et cesse d’écouter cette petite voix qui te trouve plus moche que ce que tu es.

J’ai perdu 5 ans, c’est long, 5 ans. Une robe ne va pas m’aider à récupérer ce que j’ai égaré en route, c’est entendu, mais je veux quand même essayer de récupérer les morceaux de moi éparpillés un peu partout et je ne laisserai plus jamais personne me dire ce que j’ai le droit de faire et de ne pas faire (dans la limite des règles morales communes à tous, du code civil et du bon sens). La robe par exemple, glorieuse et solaire, orange, courte et ajourée est retournée dans son rayon sans regrets aucuns. Elle me faisait un gros derrière.

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Boulet retardé

3 responses to “Le Syndrôme de la Garde Robe Putassière”

  1. Marion - Le Monde des Loups says :

    Article choc. J’adore. Et je suis bien d’accord! Il faut se lâcher =)

  2. 2filles1blog says :

    J’adore ! Moi aussi ça m’arrive encore de me retrouver avec des fringues dans la cabine qui ne me ressemblent pas… J’aime juste l’idée que, si je voulais, je pourrais les porter, les assumer, et me les approprier… Après je m’imagine rentrer chez moi dans le métro comme ça, et passer mon temps à tirer sur le bas de la robe. Je repose le tout, et je suis quand-même contente, car si j’avais vouu, j’aurais pu !!
    Fanfan

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