La théorie du ver de terre

Image

Il était aux environs de 8h ce matin là lorsque je suis sortie de cet appartement inconnu, j’ai descendu une rue inconnue dans un quartier inconnu à la recherche d’une station de métro, inconnue elle aussi. Hagarde sur mes talons hauts, la robe de la veille toute chiffonnée, je me suis brièvement demandé ce que je faisais là. La réponse était évidente, il n’y avait qu’à repasser le triste film des évènements de la veille pour arriver au constat simple, rêche et désagréable suivant ;  je venais de passer la nuit avec un ver de terre.

S’est alors posée une problématique sensible à laquelle il convenait de trouver une réponse immédiate. Qu’allais-je faire de ce constat ? Allais-je le laisser me mortifier, m’emplir d’une honte bien méritée, d’un dégoût de moi-même que j’ai déjà suffisamment ressenti par le passé ou allais-je, au contraire, le voir pour ce qu’il était réellement : un fiasco ridicule et risible face auquel le rire était une meilleure arme ? Sensible et fragile, c’est la première option qui s’est imposée dans un premier temps.

J’ai choisi de déambuler dans Paris, mal assurée sur mes talons hauts, dans ma robe chiffonnée, mes cheveux décoiffés ramassés dans une queue de cheval bordélique. Je me sentais perdue, je voulais avoir l’air d’une fille perdue. Je n’avais pas envie de me précipiter à la maison. A la maison, il y a des miroirs partout, et ayant entre-aperçu mon reflet dans une vitrine, je savais que l’image renvoyée ne me plairait pas. Tout mon être réclamait l’errance et je savais que je trouverais la juste réponse à ma problématique au terme de ma ballade. J’ai pris le petit-déjeuner le plus lourd possible, et en l’avalant, je me suis rappelée avec amertume ce qui s’était passé quelques heures auparavant ; le verre de jus de pamplemousse avalé d’un trait et au revoir. A peine 15 minutes après le réveil. Coït et douche compris. J’ai souris, malgré moi. Le ridicule commençait à faire son petit chemin dans mon inconscient. Je me suis souvenue qu’il ne m’avait pas raccompagnée et qu’en fermant la porte, en attendant mon ascenseur, j’avais fait un doigt d’honneur à sa porte close en pensant : « Quel con ! ».

Là, s’est imposée l’image du type en question, très grand, un visage ni moche, ni beau, simplement insignifiant et banal. Acceptable avec des vêtements, à peine regardable sans. A cet instant, en avalant la dernière goutte de mon grand Latte, confortablement installée dans un fauteuil au cuir, j’ai essayé de comprendre pourquoi je n’étais pas tout simplement partie lorsque c’était encore possible. La vérité, c’est que j’avais envie de voir. J’avais envie de tenter. C’était pour connaître mes limites. Curieuse de ce genre d’expérience encore jamais tentée, j’ai laissé le contexte dominer ma raison. Pour la science, ajouterais-je, lorsque ça ira mieux. Qu’est ce qui conduit une fille jolie et bien élevée dans le lit d’un inconnu absolument pas séduisant pour une nuit lamentable ? J’ai pourtant essayé de laisser derrière moi les réflexes autodestructeurs de l’époque avant rupture. Je crois néanmoins que ce qui s’est passé est totalement différent. Je ne me suis pas fait du mal. C’est important de le dire, d’en avoir conscience. J’y suis allée de mon plein gré, désireuse, même, d’aller au bout. Pour la science. Ça va mieux.

Cependant, la science mérite-t-elle qu’en son nom j’aille jusqu’au bout avec un individu que je n’aurais même pas remarqué dans la rue ? Un type dont la personnalité même me contrariait au plus haut point ? En savourant la dernière cuillerée de mon cheesecake aux fruits rouges, je me suis souvenue qu’il ponctuait ses phrases par de brefs éclats de rires forts et révoltants d’idiotie qui me faisaient sursauter à chaque fois. J’avais beau anticiper, je ne pouvais m’empêcher de réprimer un frisson d’agacement lorsqu’il les faisait retentir. Pauvre Science. Je suis désolée, la prochaine fois…non…il n’y aura pas de prochaine fois.

J’ai trempé mes lèvres dans mon jus d’orange frais et j’ai tenté de ne pas me souvenir du pire. De son corps. Ah ! Trop tard ! J’ai reposé mon verre. J’ai laissé mon regard errer sur les passants. Blanc. Mou. Poilu mais rasé, donc piquant. Comme un cactus. Un cactus mou. Pas de fesses. Pas de muscles. Juste du mou piquant. Intérieurement, je me suis moquée, et j’ai senti un fou rire monter en moi et s’épanouir sur mes lèvres en un sourire gêné. J’étais sur lui, et il se tortillait en soufflant difficilement, chacun de ses mouvements répercutés par la mollesse du matelas, avachi comme un water bed troué. Cette nuit, en le regardant, j’ai eu du mal à ne pas penser au ver de terre. C’était une image parlante, et tandis que je l’avais entre mes jambes, je rigolais bêtement, le trouvant laid et ridicule. Je suis dure ? C’est pour compenser sa mollesse. C’est pour rire de moi. J’ai passé la nuit avec un ver de terre, pour la science. J’ai vidé d’un trait mon jus d’orange puis contemplé les restes de mon petit déjeuner. La deuxième fois, il a eu une panne. Je vous ai dit que c’était un fiasco.

En empilant mes gobelets les uns dans les autres sur mon plateau, je me suis souvenue de notre conversation sur les couples. Il n’était jamais resté plus de quatre mois avec une fille, selon ses dires, elles se barraient et il ne savait pas pourquoi. En souriant avec méchanceté, je me suis dit que j’avais un élément de réponse. « C’est parce que t’es une brêle au lit ». Et je ne fais pas référence à la panne. La panne, c’est rien, ça arrive. Non, je fais référence à sa technique. Il caressait les seins comme un bébé joue avec un hochet. Je me suis souvenue m’être sincèrement demandé ce qu’il espérait faire en remuant ses mains de la sorte. J’aurais pu tenter de le guider, mais je ne voulais pas l’encourager. Je voulais simplement qu’il arrête. J’y repense à présent et c’est l’évidence même, son comportement, sa manière de faire, chacune de ses caresses semblaient exécutées plus par obligation que pour donner du plaisir. J’en ai conclu que ce garçon était un ver de terre égoïste et idiot. Voilà pour ma nuit. Voilà pour ma perte de temps. Voilà pour ma soif de connaissance scientifique. On ne m’y reprendra plus, j’aurais préféré mourir idiote de cette expérience.

Je me suis baladée à gauche et à droite, j’ai attendu l’heure de la prochaine séance d’un film de zombie et j’ai laissé mes pensées aller et venir en regardant d’un œil absent les vitrines des magasins. La veille, il m’avait laissée 20 minutes devant la télé pour passer un coup de fil à son meilleur ami. A cet instant, sur le canapé, suivant distraitement l’émission, j’ai regardé mon sac, et je me suis dit : « Prends le, lèves-toi, casses-toi » Je crois qu’à cet instant, ma raison a tenté le tout pour le tout. Si je l’avais écoutée, je ne taperais probablement pas ces lignes. Et je ne peux pas m’empêcher de me poser la question, y aurais-je gagné ou perdu ? La réponse mérite-t-elle vraiment d’être connue ? Mes atermoiements se sont dilués à mesure que le film se déroulait devant mes yeux. Le héros sauve le monde. Lui au moins ses problématiques étaient-elles claires. Sauver ou mourir. Si les raisons qui nous poussent à agir pouvaient être aussi simples…

En sortant, rassasiée, les yeux pleins d’images de zombies qui claquent des dents, j’avais les idées claires. Il était temps de rentrer. Mentalement, je me faisais la dictée de ce texte, décidée à l’écrire, afin d’exorciser, et de ne jamais oublier. J’ai passé la nuit avec un ver de terre. Ça paraît irréel. Et pourtant, en rallumant mon portable tout à l’heure, j’en ai eu la preuve : un message m’attendait. Il avait passé une super soirée. Merci, bisous. Ben voyons.

Publicités

Étiquettes : , ,

About sianama

Boulet retardé

6 responses to “La théorie du ver de terre”

  1. Marion - Le Monde des Loups says :

    Waouh. Je sais ce que ça fait, je suis aussi passé par là. Une histoire difficile, douloureuse et destructrice. J’ai cru que je passerai à autre chose – quelque chose de mieux, de beau – facilement mais non. Je suis passée à des mecs, un nombre incroyable de mecs différents. Jusqu’à ce que j’arrive au bout de la spirale infernale et remonte. Cela m’a prit deux ans mais j’ai réussi. Je ressors grandi et heureuse avec un homme incroyable. Je me sens plus forte et m’estime.

    • sianama says :

      Ah…Moi aussi on m’a dit que ça prendrait beaucoup de temps! Il faut dire que 5 ans avec un cas social, ça n’arrange pas l’image qu’on a de soi, mais j’y travaille! Merci, je me sens beaucoup moins seule!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :